Fiction: « Des demoiselles coiffées… »

Cela a commencé l’été 2002 lors de la période estivale. Ou plus exactement, cela a débuté bien avant, avec l’apparition de l’univers. L’éclosion initiale remonte à une fulgurance : l’explosion génésique il y a 15 milliards d’années. Du rayonnement de cette origine, de ce passé toujours vivant nous parvient chaque instant après avoir parcouru à la vitesse de 300 000 km/seconde 1,4223 km. Il règne alors une température de 1032 °C et une énergie pure constitue l’univers. L’énergie concentre alors un monde virtuel, du latin virtus (vertu, force). Elle est en puissance le réel et a en soi toutes les conditions nécessaires à la réalisation de sa réalité. Puis l’univers se refroidit très rapidement. 200 000 ans après, les atomes se forment. Les lois de la physique prédominent alors. Au début, de la matière condensée se forme, puis elle prend de l’expansion tout en s’organisant. C’est comme l’écoulement d’un liquide qui trouve son chemin parmi les obstacles, ou de la lave qui s’écoule vers la mer ignorant tout sur son passage, inéluctablement. Vers un milliard d’années, la température est de 18 °C, la chimie moléculaire intervient alors, les molécules se forment et constituent des agrégats, des agrégats de plus en plus massifs. Les galaxies se forment quelques centaines de millions d’années plus tard. Parmi elles, notre voie lactée. Au bout de 10 milliards d’années, une étoile parmi tant d’autres se forme : le soleil avec sa cour de planètes dont la terre. Vers 11 milliards d’années, au moment de sa formation, la terre est une boule gazeuse incandescente. Les gaz, en se refroidissant, deviennent liquides, puis solides et constituent la croûte terrestre, avec les océans et les continents. La terre est déjà une planète bleue du fait de l’eau présente en grande quantité. Baignée dans cette ambiance aquatique, la chimie supra-moléculaire intervient, des membranes se forment circonscrivant des cellules d’où la vie émerge. L’évolution naturelle est en marche, du simple au complexe, du minéral à l’organique.

La matière est la première création du Temps. De quoi est-elle composée, d’énergie essentiellement. L’énergie c’est du mouvement. Le mouvement, ce sont des formes. Les formes, ce sont des images. Les images, ce sont des informations. Dans quel ordre, comment ? Quels sont les rapports entre l’énergie, le mouvement, les formes, l’information, les images ? Les savants, les philosophes, les artistes se penchent sur ces questions. Les avis divergent mais on comprend de mieux en mieux comment tout cela est possible et fonctionne. Mémoire, reconnaissance, chiralité, hologramme, résonance, encore des attributs qui nous interpellent et nous fascinent. Le pouvoir de reconnaissance des molécules et qui dit reconnaissance dit information et échange de ces informations. Et en définitive, est-ce que toute cette histoire a un commencement ? Préalablement à l’apparition de l’univers, le temps existait déjà, d’ailleurs il a toujours existé et existera toujours, telle une présence sans fin, sempiternelle. Pour la fin de l’univers, il en est de même, après, le temps existera toujours. Et ce temps est porteur de bien des surprises…

Cette histoire que je raconte n’est en fait qu’un court épisode de celle de l’univers. Le temps de la vie d’un être vivant ne représente déjà pas grand-chose, à l’échelle de celui qui a agité le cosmos. Cependant, l’être humain est l’être le plus abouti : il est aussi le seul être vivant interpellé par la création en portant un regard sur elle. Cela nous invite à nous interroger et à réfléchir sur notre place dans la logique universelle de l’existant. Chez l’artiste, la pulsion créative est une dynamique qui surgit aussi d’une manière fulgurante et s’impose de façon irréversible au créateur. Cette fulgurance le renvoie à la grande inconnue : l’origine de la vie et mais aussi de l’art. Ce qui définit en propre la création artistique, c’est surtout son origine. Les sources de la création esthétique peuvent être recherchées : – à l’origine de la création de l’univers, 15 milliards d’années, – à l’origine de la création artistique, 3 millions d’années.

Durant l’été 2002, nos jeunes enfants désiraient faire du camping. Alors nous avons acheté des tentes et nous sommes allés passer nos vacances dans une presqu’île, celle du Cotentin, plus précisément dans l’anse de Vauville, une baie peu profonde dans la Hague en Cotentin, sur la côte ouest de la Manche. Une hague, c’est un enclos, une palissade, un terme du champ lexical des fortifications. La Hague tient en effet ce nom d’une imposante levée de terre qui avait été érigée en travers de la presqu’île autrefois comme une muraille pour protéger des invasions. La Hague, c’est encore le bocage avec ses innombrables petits champs et leur barrière. Il ne faut pas hésiter à les franchir, au-delà il y a des mondes nouveaux, inconnus.

La Manche est une région que je connais depuis longtemps y ayant moi-même passé plusieurs fois des vacances dans mon adolescence.

Sur la plage de Vauville, il y a un terrain de camping « La Devise » où l’on peut séjourner. A cet endroit, on arrive sur la plage par ces petits chemins de terre bordés de murs de pierres sèches. Sur ces murs et à proximité pousse la centranthe. Autrefois les hommes marquaient leur territoire avec les galets empruntés à la mer. Ils ne faisaient que l’imiter, elle qui a toujours marqué ses limites avec ces mêmes galets. Ce petit camping a été créé sur la plage dans une anse abritée par une majestueuse barrière de collines dont le point culminant avoisine les 150 mètres. Au sortir de la dune côtière, il y a cette frange de galets gris bleu blanc rose, qui se vernit lorsque la mer monte ou se retire. Au soleil, la couleur de ces galets est plutôt celle des pierres tombales, terne. Alors on attend la mer pour connaître leur vraie couleur. A chaque marée, la mer les use inlassablement dans un cliquetis métallique, dans un geste de désamour, l’érosion. C’est cet espace chaotique, cette frange de galets, puis cette étendue de sable qui m’interpellent. « La matière qui compose toute l’humanité tiendrait dans une bouteille d’un litre ».

Dans le paysage de La Hague, plus précisément dans l’anse de Vauville, sur la barrière de collines, on passe sans transition, comme dans les jeux vidéo, successivement par les différentes espèces de dieux, pierres levées, Saint de Vauville, dragon du trou Baligan, etc…Isolée, la croix de Jésus domine majestueusement la plage. Il y en a pour tous les goûts et toutes les couleurs de peau… Excédé de voir toutes ces représentations de lui, tous ces dieux successifs, Dieu s’est fâché, excédé aussi par tous ces prophètes qui parlaient en son nom, il s’est mis hors de lui en son fils unique Jésus. Mais cela, les hommes ne l’ont pas compris alors ils ont tué Jésus…Ainsi, on est revenu au point de départ ou presque, les hommes préfèrent les idoles à Dieu…

Les milliards de galets sur la plage me rappelle Giacometti qui recherchait la présence, l’identité de ses êtres au travers des déambulations de son stylo, jusqu’à atteindre le moment du passage. La frontière ou la barrière. Les êtres jusqu’à leur regard sont générés par un mouvement électronique. Ce mouvement ou plutôt, ce chaos électronique qui avec si peu de matières insuffle la vie à la matière. Le surgissement du vivant qui reste un mystère. Comprendre le principe de la mutation du physique au biologique, non seulement, mais percer aussi le secret qui permet à ces électrons non seulement l’évocation du relief, de la couleur, de la matière et de la forme, mais aussi de la vie. Capter les turbulences et les mutations de cette agitation moléculaire qui nous constitue et qui nous fait tout à coup apparaître et disparaître, qui nous donne un visage particulier et diffèrent des autres, à chaque instant différent de soi, pourtant toujours le même et qui le demeure au travers de nos déplacements ou des déplacements de ceux qui nous regardent. Trouver la clé de cette permanence plus que de cette identité, la mémoire de ces visages, leur épure ou leur principe de ré-partition qui organisent le mouvement des électrons dans l’espace afin que ces êtres soient ainsi et le demeurent. Je sais aussi que la réalité qui se dresse devant moi peut soudainement se dérober et que tout ce à quoi l’on tient ou l’on croit est constamment mis en danger. La présence me semble alors comme des bulles d’air provenant du cloaque du temps d’où émerge en une éruption cette vie instable et fugitive.

Sur l’une de ces collines, se terminant pas un cap, au loin on aperçoit la plus grande usine nucléaire du monde. D’un monde interdit, barbelé. Ici on ne cherche pas à attirer les humains, pire on crée des zones protégées. Avant, c’était des terrains militaires qu’on appelle aujourd’hui réserves naturelles. Au large de ce cap, il y a le raz Blanchard, c’est un courant rapide et capricieux qui à chaque marée change de sens, c’est un courant de renverse, un des plus dangereux du monde. On le distingue nettement sur la mer car à cet endroit, la mer est zébrée, blanchâtre. Une quarantaine de navires gisent ici par le fond. Nul ne s’aventure à percer le secret de ces épaves. Par ici, les courants sont assez forts. Qu’on se rappelle le naufrage du fileyeur « Le Margaud » aux abords de Saint Vaast La Hougue. Le corps d’un des matelots mort noyé a été retrouvé en Baie de Somme.

Boris Vian passa aussi ses vacances dans ces endroits jusqu’à la guerre (en 1940, il avait 20 ans). Dans « L’Ecume des jours », au chapitre XLVIII, il a cette vision prophétique d’une usine monstrueuse faisant tache sur le paysage. Il était alors en 1946 à La Nouvelle-Orléans. « Chick passa la poterne de contrôle et donna sa carte à pointer à la machine. Comme d’habitude, il trébucha sur le seuil de la porte métallique du passage d’accès aux ateliers et une bouffée de vapeur et de fumée noire le frappa violemment à la face. Les bruits commençaient à lui parvenir: sourd vrombissement des turboalternateurs généraux, chuintement des ponts roulants sur les poutrelles entrecroisées, vacarme des vents violents de l’atmosphère se ruant sur les tôles de la toiture. Le passage était très sombre, éclairé tous les six mètres, par une ampoule rougeâtre, dont la lumière ruisselait paresseusement sur les objets lisses, s’accrochant, pour les contourner, aux rugosités des parois et du sol. Sous ses pieds, la tôle bosselée était chaude, crevée par endroits, et l’on apercevait, par les trous, la gueule rouge et sombre des fours de pierre tout en bas. »

A l’opposé de la baie, sur les communes de Diélette et de Flamanville, il y a maintenant une centrale nucléaire, à l’emplacement de carrières de granit et de mines sous-marines de fer magnétique, avoisinant les 150 mètres de profondeur sous la mer et s’engageant à 650 mètres au large. Autrefois, il y avait à cet endroit une grotte immense et curieuse qui s’avançait à cent mètres sous le granit de la falaise, le trou Baligan. On dit que là vivait un gigantesque serpent, véritable monstre. Lors de ses sorties, il dévorait tous les enfants qu’il rencontrait. Ce lieu fut certainement un lieu de culte pour les païens d’alors. Puis vers 450, commencent à débarquer tous les saints évangéliques en Cotentin dont Saint Germain Le Scott qui arriva par la mer dans l’anse de Vauville à Diélette sur une embarcation ayant la forme d’une roue. Ces personnages légendaires arrivent toujours par la mer, à croire que tout arrive par la mer. Il terrassa le dragon à sept têtes qui fût transformé en rocher, pétrifié. était-ce déjà une des manifestations de la Méduse?

Au large, à environ 15 km de la côte, il existe une très profonde fosse sous-marine, la fosse des Casquets. Dans mon enfance, j’ai pu lire la mention « cimetière de déchets nucléaires » inscrite dans la céramique sur une table d’orientation, en ces temps où l’on n’avait pas de pudeur. Aujourd’hui, la table a disparu, on ne sait pas pourquoi. La centrale nucléaire de Flammanville a été construite en bas sur la plage, on y accède par un ascenseur dans la falaise. Ici, on y fabrique du plutonium, de Pluton, roi des Enfers et Dieu des Morts dans la mythologie romaine. C’est toujours un lieu envoûté, toujours peuplé de démons. Je connais particulièrement cette région pour y avoir séjourné plusieurs fois dans mon adolescence, j’y faisais déjà du camping. « O espaces qui m’avaient tant fait rêver quand j’étais enfant, ne me sera-t-il jamais permis de vous faire seulement soupçonner. » Phrase énigmatique que je ne comprends toujours pas? Millet est né très tout près de ce lieu et y a passé son enfance. Dans mon activité professionnelle d’ingénieur, j’ai travaillé pendant de longues années pour ces usines nucléaires. Dans cette usine, j’ai pénétré dans des espaces souterrains immenses en béton, à l’image des grottes préhistoriques, aujourd’hui fermés à tout jamais pour l’homme. Probablement un jour qu’elles seront de nouveau accessibles, à d’autres hommes, en d’autres temps, mais quelle vision de notre monde leur donnerons nous alors? Car c’est bien cela qui importe, nous ne pratiquons pas toujours pour ceux qui nous côtoient, pour notre époque. Ainsi, loin des modes, des courants, des tendances et des diverses autres formes de répression de notre époque, n’est-ce pas ainsi, dans ce contexte que l’artiste et l’homme trouvent leur véritable liberté?

Prenons pour témoin trois œuvres : le « galet de jaspe de Makapansgat », la statuette de Berekhat Ram et le Masque de la Roche-Cotard.

C’est vers -3 000 000 d’années que l’on retrouve la plus ancienne œuvre d’art connue. Les premiers ustensiles retrouvés au nord-est de l’éthiopie en Afar sont des galets retouchés par percussion. Ils se distinguent peu des pierres sculptées par l’érosion naturelle. Les mains libérées par la bipédie ont permis la préhension, le saisissement des objets. L’homme savait aussi, par expérience, que s’il interposait un outil entre sa main et le minéral, il pourrait mieux agir et avec plus de puissance et ainsi multiplier sa capacité d’action sur la nature. Ainsi naquit l’idée de l’outil, mais pour fabriquer un outil, il fallait déjà un premier outil. L’homme avait donc réalisé que de la matière pouvait avoir une action sur autre matière, tels les galets qui se façonnent dans le lit des rivières ou le long des rivages. Il avait donc développé des facultés d’observation, avant de fabriquer ces outils, il fallait les chercher dans la nature tels quels. Dans le chaos, il fallait les repérer, c’était souvent fastidieux. Le premier outil n’a pas été fabriqué par l’homme, mais par la nature, mais l’homme a compris que s’il les fabriquait lui-même, cela lui prendrait moins de temps. Par le recours à l’outil, l’homme a modifié sa relation au monde. L’outil est ambivalent, il peut être considéré comme une extension du sujet par l’objet ou comme faisant partie des objets pour le sujet. Ce galet taillé témoigne aussi de l’existence d’une pensée conceptuelle naissante, capable de modéliser des outils préconçus visant une utilité. La taille du silex implique une connaissance des propriétés physiques du matériau. Le silex, roche siliceuse très dure possède une structure moléculaire très homogène qui lui permet d’absorber de façon constante les ondes de choc. Les éclats sont ainsi prévisibles suivant l’angle de frappe et suivant la dureté du percuteur. Il témoigne d’un esprit d’anticipation et de prévision. La préhension engendre la compréhension. Est-elle vraiment une œuvre d’art? Mais d’ailleurs que considère-t-on comme art? En tout cas, elle est œuvre de la nature. La nature, c’est une pulsion créatrice qui transcende les frontières, pour exprimer de son sein des êtres hybrides, des chimères, des bêtes fabuleuses. L’œuvre de la nature s’apparente à l’œuvre d’art. Une œuvre d’art spontanée qui est puissance dans sa manifestation et qui vise une finalité, une perfection même si cette perfection est atteinte par des processus pas toujours honorables tel celui de la sélection naturelle ou des cataclysmes qui ont anéanti entre autres plusieurs souches de pré-humains, mais ses œuvres d’art relèvent à la fois de l’être et du paraître. L’être, c’est la structure intime de la matière. De la plus simple, celle de l’eau par exemple, à l’origine de la vie sur terre, l’œuvre d’art de la nature exprime l’essence même de la matière, sa nature intime. L’eau porte le message de la structure et des propriétés de la molécule et du matériau, mais l’eau est aussi forme ou informe. Les formes n’existent que si on les contemple. C’est donc la perception du regard qui donne naissance à la forme. La forme, c’est déjà un contour, mais c’est aussi une couleur, un bruit (celui du coquillage), des vibrations. De notre naissance à notre fin, il y a l’eau. Notre corps, c’est encore de l’eau. L’eau est vie. Toujours cette eau, boire, se laver, cuire, micro-ondes, encore de l’eau. Peinture, encore de l’eau. Obsédante, cette eau ! Eau lourde, liquide, gazeuse, solide, mais l’eau est aussi images, reflets, musiques, rêves, caresses, sang, urine, obstacle, mur, marée noire, destruction, mort. Eau, syntaxe de tout. Eau, faux ou vrai miroir? Sommes nous encore dans cette eau ou avons-nous pu nous en sortir, s’enfuir de nous-mêmes, de cette condition. Cette œuvre retrouvée est un galet anthropomorphique. Il s’agit d’un galet de jaspe découvert sur le site de Makapansgat en Afrique du Sud dans une couche datée de 3millions d’années. Ce galet a-t-il été ramassé pour sa couleur ocre rouge ou pour sa forme. Cette œuvre d’art et les premiers outils prouvent que l’homme avait une vision réfléchie soit des formes, soit des couleurs. Son aspect fantastique de visage, pire celui d’un visage d’enfant, encore pire, celui d’un enfant qui est encore par ses traits un primate nous interpelle aujourd’ hui : cet art est capable de signifier 3 000 000 d’années après, la trace d’une présence manifeste. Ce galet n’a pas été travaillé par l’homme, mais par la nature, l’homme l’a simplement saisi physiquement et mentalement. En tout cas, cette pièce prouverait que l’art est bien lui aussi, comme la vie, issu du minéral. Ce que nous pouvons aussi déduire, c’est que l’art humain serait apparu simultanément à la technique, sans la précéder ou la suivre, mais qu’est qui différencie ces deux objets? Le silex taillé a une fonction évidente. Il n’en va pas de même avec la figure. Pourquoi donc ramasser ce caillou? Parce qu’il provoque sur cet homme une fascination, un saisissement lorsqu’il reconnaît des formes qu’il a déjà vues avec les créatures vivantes. Est-ce que ce galet ne fait-il pas partie de ces extravagances de la nature créatrice qui exprime une ressemblante configuration de forme au travers de différents matériaux, ce qui fait que la même forme peut se retrouver dans différents éléments dans la nature. Il y a par exemple un principe phallique ou une pulsion phallique que l’on retrouve dans l’érosion avec les cheminées de fée, ces demoiselles coiffées, dans les dépôts des stalagtiques, les champignons, les plantes ou les fleurs, les serpents, la forme des sexes masculins. Il en va de même sans aucun doute pour les sexes féminins. Ce galet appartient au monde minéral avant que cet homme ne le ramasse, mais par ce geste de le saisir, l’homme le différencie dans la mesure où une ressemblance, une correspondance s’établit entre ce qu’il voit et ce qui est. Le dualisme fondamental apparaît, il se situe entre ce que cet homme a perçu et ce qui est, entre ce qui est suscité en lui et ce qui est hors de lui. Elie Faure dans L’acrobate disait que « l’artiste nous apporte l’esprit, le milieu fournit l’image, et le drame de l’art tourne autour du point d’équilibre où cet esprit et cette image se voient contraints de s’accorder. » L’art est d’abord un geste, un geste de la main à l’origine, un geste à un moment donné qui soustrait ce caillou de l’érosion et probablement de sa destruction finale. L’art ici confère une certaine immortalité à ce caillou, une certaine permanence. Qui dit correspondance, dit informations et communication. Le premier outil de communication que l’homme se soit donné est l’objet d’art, mais qui dit communication dit signaux. Aujourd’hui, nous recevons encore les signaux de ce caillou et de l’homme qui l’a ramassé alors que 3 000 000 d’années nous séparent. Il en va du statut de cette œuvre d’art complexe où entrent en interaction l’œuvre de la nature et le geste de l’homme à travers le temps. 3 000 000 d’années plus tard, cette œuvre prend une nouvelle réalité, encore plus intense et démultipliée. Comme une sorte d’écho. A nouveau, ce caillou sort de son sommeil et les hommes le font à nouveau vivre, mais dans la spirale de la complexité. L’art et la vie ne se confondent-ils pas à nouveau? Et que penser de cet archéologue qui a redécouvert ce galet ? Lequel des deux en est l’auteur? Cette œuvre d’art nous rappelle qu’une œuvre d’art peut être avant tout l’expression d’impulsions originelles, de la vitalité instinctive et de la connaissance que l’on a acquise et que l’art n’est pas une création à part entière, il part du banal, du quotidien, du naturel, de la nature. L’artiste est cet homme qui met en un certain ordre des choses incohérentes, définissant ainsi de nouvelles solidarités qui n’existaient pas encore. Vers 1 900 000 ans, une nouvelle espèce d’homme, l’Homo erectus apparaît en Afrique de l’Est, notre ancêtre en ligne directe. L’Homo erectus va faire évoluer le concept du silex taillé et invente le biface. Le biface est un outil taillé sur les deux faces, en forme d’amande. L’apparition de la symétrie sur les outils implique une première forme d’esthétisme.

Vers -250 000, en Israël, à BerekhatRam, on a découvert un galet en roche volcanique dont la forme naturelle ovoïde ressemble à une silhouette humaine. Elle mesure 3,5 cm de long. L’homme a, dans un premier temps, ramassé cet objet pour sa forme, l’a ensuite retouché pour en accentuer certains traits pour y figurer une représentation humaine, le cou et les bras ont été réalisés avec un objet lithique et la tête « a été soulignée par des petits traits ». Les spécialistes estiment que la sculpture de cet objet a pu prendre 15 à 30 mn. A ce jour, c’est la trace la plus ancienne d’art dont l’origine anthropomorphique est indiscutable. Pour ce qui est de son savoir-faire, il faut comprendre que la technique qu’il utilisait, la taille par éclats est extrêmement compliquée. L’homme qui taille ainsi le silex doit avoir en tête, avant de commencer son travail, non seulement l’image de la forme de ce qu’il veut obtenir, mais les différentes opérations qui vont lui permettre de l’obtenir. Il doit prévoir trois, quatre, cinq coups à l’avance, comme aux échecs.

Vers -32 000 ans, le « Masque » de la Roche-Cotard consiste en un petit silex plat d’environ 10 cm x 10 cm. L’homme qui réalise cette œuvre est un homme en contact avec la matière, il travaille l’os, la pierre et fait sûrement partie d’un atelier de fabrication de silex et autres ustensiles rudimentaires comme il en existe à cette époque. Chaque jour, il part à la recherche de matières premières, des cailloux, il n’en ramène que quelques-uns car la route est longue et ils sont lourds et il n’a pas les moyens de les transporter autrement que dans ses mains. Règne autour de lui dans cet atelier en plein air, sur le motif, un chaos indescriptible, à l’image de l’univers, fait de tas de pierres, d’os, des débris de pierre et des déchets d’os. Avec la matière qui compose son environnement, il est en état de réception avec elle, pour tailler le silex, il communique avec lui, parce qu’il a besoin d’anticiper, de savoir comment il réagira au coup qu’il lui portera pour le façonner. On pourrait parler de conversation avec la matière, voire de fusion. Pour lui chaque aspect de la matière compte. Cet état de grâce ou plutôt d’aptitude à la fascination dans lequel il vit n’est pas le fruit d’un hasard, il est le résultat d’un long apprentissage personnel où il a appris à observer la matière qu’il va transformer, à la tailler, à la façonner. Il est aussi le dépositaire d’un savoir ancestral, de techniques qui se sont très lentement élaborées au fil du temps, techniques qui ont créé les premiers outils et les ont fait évoluer au fur et à mesure que le concept du silex taillé se transformait pour devenir plus efficace dans l’usage auquel il était destiné. Il est aussi le fruit d’une très lente évolution de sa nature où la main s’est libérée de son asservissement à la marche pour accomplir d’autres tâches telles que la préhension, le saisissement, l’élaboration de plus en plus complexe au fur et à mesure qu’il lui adjoignait par prolongement des outils pour augmenter ses pouvoirs. La main étant l’organe le plus largement représenté au niveau cérébral, c’est la main, par le toucher, en étroite relation avec le cerveau, qui déclenche les stimuli et donc la préhension, le saisissement, l’élaboration et ont pour origine une activité cérébrale organisée en étroite liaison avec le siège de la mémoire. Et l’on peut penser que cet homme dans cet état réceptif est un homme qui connaît déjà la détresse: l’angoisse et la peur lui sont permanentes. Alors il médite et il rêvasse pour s’enfuir et rompre avec son quotidien et cherche déjà autre chose. Il vagabonde et s’ingénie à retrouver des formes connues dans les cailloux qu’il collectionne et qu’il façonne pour son travail de tailleur de silex qui l’ennuie car il est répétitif. Un jour, il ramasse ce petit silex plat, percé d’un trou naturel de section ovale, car sa forme naturelle attire son attention. Voilà que cet homme qui intervient chaque jour sur des matériaux, lorsqu’il ramasse ce caillou ou bien plus tard dans son atelier en plein air, va subir tout d’un coup l’intervention ou l’interpellation du matériau lui-même, son propre saisissement, une sorte d’état de choc, certes événement très magique pour l’homme de cette époque. Antoni Tàpies, plasticien espagnol, note que: « Des matériaux inertes en soi se mettent à parler, avec une force expressive dont on peut difficilement trouver d’équivalents. » L’on peut imaginer que l’homme de cette époque commerce déjà, spécialiste de la taille des silex, il n’a pas le temps de chasser alors il échange ses fabrications contre de la nourriture. Les règles de ces échanges sont fondées sur l’aspect des choses, leur forme, leur consistance. Cette apparence des choses et les regards échangés font partie du premier langage dans ces trocs. Comme dans d’autres types de relations, sexuelles ou amoureuses, le toucher et la vue font aussi partie du premier langage. On peut imaginer la puissance de ces langages pour un être humain qui ne possède pas encore la parole et l’écriture. Cet homme primitif, très instinctif, est en pleine possession de ses sens exacerbés depuis son très jeune âge, il est constamment sur le qui-vive. Parallèlement, il cherche en permanence des cailloux pour son métier, il les collectionne, les entasse. Chaque jour, dans cet amas, il en sélectionne quelques-uns et les transforme en objets quotidiens, utilitaires. Du banal, des matériaux aussi banals, mais qui chaque jour l’exercent à la méditation et au discernement. Puis un jour, dans l’ensemble où il évolue, se produit une coïncidence, une rencontre avec ce caillou devenu alors très particulier, événement qui n’est pas de l’ordre du hasard. Alors commence son travail de réalisation, d’élaboration de son œuvre d’art qui nous interpelle encore à ce jour. Le silex a été modifié pour accentuer sa ressemblance avec un visage: – le silex a été retouché dans un premier temps pour accentuer une symétrie: le front, les joues et l’extrémité du nez ont été aménagés, – puis, à l’intérieur du trou ovale, il a inséré une esquille plate d’os de 7,5 cm de long dans un orifice naturel du silex afin de représenter (présenter à nouveau) une paupière, esquille qu’il a coincée par deux petites pierres. Selon les spécialistes du paléolithique le travail ne demanda à l’artiste que 15 à 30 minutes pour sa réalisation. Cette action humaine se résume à des apports parcimonieux, mais renforce avec puissance l’image d’un « déjà visible naturellement ». Cet assemblage qui fait penser à une face humaine (ou animale) est un témoin exceptionnel du lent cheminement de l’humanité vers l’avènement de l’art figuratif.

Près du camping, il existe une extravagance de la nature, une bizarrerie, une gigantesque nappe d’eau douce le long de la plage. Ce qui est le plus étrange, c’est que l’eau salée de la mer ne la contamine pas contrariant ainsi la théorie des vases communicants. Une merveille où l’on y trouve des plantes rares : l’arménie des sables, l’asperge prostrée, la véronique en épi, l’œillet de France, le panicaut des dunes, la grande douve, la littorelle des lacs et la sagine noueuse. Cette nappe d’eau génère aussi un microclimat dans cette anse et dans le château de village, on peut visiter un jardin austral « Le jardin du voyageur ». Le Gulf Stream n’est pas étranger à toutes ces manifestations originales. Ici, on entre encore dans un autre monde, tous les végétaux ont la particularité d’être à feuillage persistant, des cyprès de Lambert, des cordylines australes, des trachycarpus, des exalonias, des bambous, des palmiers, des phormiums, des fougères, des gunneras aux feuilles géantes. Selon les saisons, les fleurs y abondent: amaryllis, echiums pinana, senecios, aloès, dimorphotécas. On ressent le long et fastidieux travail des hommes en symbiose avec la nature tout en bravant les infortunes du climat. Ici, tout n’est que solidarité et beauté, les plantes se protégeant les unes les autres pour survivre. De ce fait, cette nappe d’eau est aussi un havre pour nous nomades et pour les oiseaux migrateurs qui y viennent nombreux. Dans cette réserve, il n’y a qu’un seul chemin, parsemé le soir d’escargots et de grenouilles que mes enfants cueillent pour les observer, il conduit au bout de cette étendue d’eau où commence un des plus grand massifs dunaires littoraux d’Europe, terrain militaire interdit. Nous nous y promenons souvent au milieu des chars en ruine, escaladant les dunes percées d’énormes impacts de bombes ou d’obus, renforçant l’image d’un paysage lunaire que nous percevons. Les dunes sont ici très calcaires, c’est-à-dire composées plus de restes de coquilles de crustacés et de mollusques que de sédiments arrachés à la terre. C’est un vaste cimetière. La plus haute culmine à 125 mètres, c’est une dune perchée. Dans ce paysage de cent cinquante hectares, il y a quelques bosquets de pins tourmentés par le vent. Ici fleurit la pimprenelle et pousse une sorte de choux sauvage, la crambe maritime parmi les herbes rases ou en touffes que le vent ondule sans cesse en vagues, comme une sorte d’écho à l’océan. Les dunes sont couvertes d’oyats, des graminées aux grandes racines grimpantes qui fixent les dunes. A l’intérieur des terres, la campagne est verdoyante, c’est encore le bocage, un bocage intime avec ces petits champs entourés de talus et de haies et leur barrière omniprésente rappelant ce nom de Hague, l’enclos. Sur ces talus, on croise l’églantine, la rose sauvage, la rose des chiens, les mûriers, le chèvrefeuille. L’aubépine y fleurit aussi au mois de juin. Les arbres que l’on rencontre sont les peupliers, les chênes pédonculés, les érables, les hêtres, les frênes. Les ormes sont pratiquement tous morts, décimés par une de ces maladies modernes, inconnues à laquelle on n’a pas pu faire face à temps. Dans « L’Arrache Cœur », au chapitreIX, Boris Vian décrit très bien ces paysages surréalistes qui sont nourris de ses impressions ressenties lors de son enfance et de son adolescence à la Hague. « Le jardin s’accrochait partiellement à la falaise et des essences variées croissaient sur ses parties abruptes, accessibles à la rigueur, mais laissées le plus souvent à l’état de nature. Il y avait des calaios, dont le feuillage bleu violet par-dessous, est vert tendre et nervuré de blanc à l’extérieur; des ormandes sauvages, aux tiges filiformes, bossuées de nodosités monstrueuses, qui s’épanouissaient en fleurs sèches comme des meringues de sang, des touffes de rêviole lustrée gris perle, de longues grappes de garillias crémeux accrochés aux basses branches des araucarias, des sirtes, des mayanges bleues, diverses espèces de bécabunga, dont l’épais tapis vert abritait de petites grenouilles vives, des haies de cormarin, de cannais, des sensiaires, millefleurs pétulantes ou modestes terrées dans des angles de roc, épandues en rideaux le long des murs du jardin, rampant au sol comme autant d’algues, jaillissant de partout, ou se glissant discrètes autour des barres métalliques de la grille. Plus haut, le jardin horizontal était divisé en pelouses nourries et fraîches, coupées de sentiers gravelés. Des arbres multiples crevaient le sol de leurs troncs rugueux. Le tournage de plus de quatre-vingt films dans cette région témoigne de la fascination qu’elle exerce. En 1748, la maréchaussée de Valognes rédigeait ainsi son rapport sur cette Hague : »C’est un pays de landes et de rochers, où l’on a pratiqué quantité de cavernes servant de retraite aux voleurs, assassins et fraudeurs, qui attendent avec assurance et tranquillité le moment favorable pour passer aux îles voisines. Les plus grands chemins de ce canton ont de deux ou trois pieds, des deux côtés desquels se trouvent des précipices. Les habitants sont gueux, mauvais, fraudeurs, insignes et ne vivent que de brigandage. » C’est vrai que des gens sont bizarres ici, ils vivent toute l’année dans une nature fantasque. Par exemple, l’autre jour, je provoque la rencontre de membres de la famille de Millet. C’est dans un cimetière où j’ai encore abordé une vielle veuve que j’ai pu connaître les noms de ces gens-là. Et nous passons la soirée à discuter au coin du feu autour d’un verre de liqueur, un seul verre car ils n’ont plus rien à boire. Ils ont dû tout boire avant que j’arrive. Avec ces gens de la terre, j’ai vraiment l’impression de me retrouver dans l’ambiance que connut Millet dans son enfance. Après avoir démonté l’histoire de la « , maison de Van Gogh » à Auvers, je découvre la vérité sur la « maison de Millet ». Toute vérité n’est pas toujours bonne à dire. Ce soir-là, il y a aussi un membre de la famille de Millet qui me dit ramasser des cadavres d’animaux écrasés et desséchés sur la route, des crapauds, des rats, des souris et des serpents, puis il les érige en œuvre d’art. étant ébéniste de son métier, il fabrique des socles en bois. Il travaille par ailleurs des racines et des bois flottés. Cela me rappelle alors ce magasin près du Châtelet et de la rue Saint Denis où il y a une vingtaine de rats tout desséchés exposés en vitrine, ils ont été capturés en 1926 dans les anciennes Halles. Ce marchand vend de la mort-aux-rats et des tapettes, et ces rats lui servent de publicité. Vous remarquerez, en bas, dans la vitrine de droite deux rats écrasés posés sur l’étagère. Je suis entré pour les acheter, il a refusé.

A quelques kilomètres de là, Jacques Prévert avait repéré un autre microclimat dans une petite vallée irriguée par un ruisseau. C’était comme un endroit magique où il se rendait chaque matin à pied vers la fin de sa vie. Aujourd’hui, il est devenu un jardin fabuleux entretenu par ses amis, des amis qui ne le connaissent plus qu’au travers de son œuvre. Jacques Prévert avait découvert La Hague vers les années 1930. Il s’y installe avec sa femme à l’automne 1971 déclarant: « C’est un bel endroit pour les morts. » C’est là qu’il est enterré, les pissenlits y poussent avec bonheur. Heureuses, les graines de ces fleurs qui y ont poussé et qui vont s’en envoler vers d’autres destins ! A voir cette tombe, on croit qu’il est mort depuis des siècles. Elle est couverte de terre bordée de cailloux, une pierre de champs est érigée (ancien bornage de champs) comme une limite, une limite à sa vie : « Au jour le jour A la nuit la nuit A la belle étoile C’est pour cela que je vis. » Ayant l’habitude de me lever tôt, je vais toujours voir la mer quand le jour se lève, c’est comme pour me rêveiller. Je déambule dans cette frange de galets, j’ai l’impression d’un gigantesque chaos qui n’est jamais le même chaque jour, la mer les roule inlassablement dans un cliquetis métallique. Ils dessinent un infini de circonvolutions, d’arabesques. Quel temps fera-t-il aujourd’hui? La mer est-elle haute ou basse? Questions terre à-terre. L’île d’Aurigny en face et le dicton qui lui est associé me répondent. Si l’île est embrumée, il fera beau. C’est une de ces îles françaises oubliées dans le traité de paix par l’administration française dans le traité de Brétigny en 1360 avec l’Angleterre. Il faut savoir que le temps dans l’anse de Vauville a toujours son contraire lorsqu’on dépasse la barrière de collines. Il y a des jours où l’anse est couverte de brume, alors, il faut s’enfuir, sortir de l’anse et franchir les collines. Inversement, il y a des jours où les collines sont dans la brume et l’anse de Vauville est très ensoleillée. Il fait bon alors de rester sur la plage, la mer et la terre s’affrontent en permanence. C’est un combat de géants grandiose et féroce. La mer déferle en puissants rouleaux s’éclatant sur les rochers en vomissant son écume et son crachin salés et tout ce que qu’elle prend à la terre et tout ce qu’elle ne veut plus. C’est aussi le lent travail d’Eros, le dieu de l’Amour et de l’Erosion, le malheur des couples. Ici, on rencontre surtout des roches sédimentaires ou exogènes. Elles sont le résultat de la transformation des dépôts de sédiments au fond des mers, dans les zones en creux des continents. Elles peuvent avoir trois origines: origine détritique : elles dérivent de la destruction des constituants originels de l’écorce terrestre : cela donne des sables (roches meubles), des grès (roche cohésive) ; origine organique : elles naissent de l’accumulation d’organismes morts (houille) ou de l’édification de structures par des organismes vivants (coraux, calcaires d’algues) ; origine chimique : elles proviennent alors de la précipitation de substances en solution (silex, radiolarites, sel gemme, phosphates). Le transport de ces sédiments est associé à l’érosion. Sous l’effet de processus physiques, chimiques et biologiques les roches qui composent la surface terrestre sont fragmentées, désagrégées, dissoutes. Les eaux courantes et le vent usent et entraînent les débris ainsi produits, du galet à la plus petite des particules. Dès que la vitesse des eaux courantes ou du vent diminue les matériaux se déposent et s’accumulent, le long des rivières, au fond des lacs, sur le littoral, sur le fond des mers et des océans. Ces dépôts, au cours des temps géologiques, se compactent et donnent les roches sédimentaires. Le silicium constitue près de 28 % de l’écorce terrestre. Il est le deuxième élèment par son importance après l’oxygène. Il n’existe jamais à l’état natif, , mais se présente sous forme de silice ou de silicates complexes. Environ 40 % des minéraux courants contiennent du silicium. Le quartz, les variétés de quartz (comme l’onyx, le silex et le jaspe) sont des cristaux de silice naturels. Le dioxyde de silicium est le principal constituant du sable. Les silicates (comme les silicates d’aluminium de calcium et de magnésium) sont les principaux constituants des argiles, des sols, des roches et des pierres semi-précieuses comme le grenat, la topaze et la tourmaline. Ces galets font partie de la longue histoire de l’univers, comme ces premiers silex taillés, jusqu’à nos ordinateurs d’aujourd’hui avec ces puces au silicium. Durant l’été 2002, lors de ces promenades sur la plage, j’ai fait une découverte surprenante. Par vraiment par hasard, parce que les cailloux me fascinent depuis mon enfance, il me font rêvasser. En trébuchant dans la bande de galets, j’ai retrouvé un premier fragment d’un corps fossilisé, un doigt, puis un second, un pied et encore d’autres doigts, des phalanges aussi. Je sais que la vie provient du minéral, et qu’après, elle retourne au minéral, mais pas sous cette forme. Il se passait des choses extraordinaires dans ce lieu.

Le Facteur Cheval en avait fait de même. Comme tous les enfants, F. Cheval imagine et construit des cabanes au fond du jardin, comme les hommes préhistoriques aussi, dans lesquelles il aime se réfugier. Ce rêve d’enfant le poursuivra toute sa vie. Adulte, F. Cheval, devient un modeste facteur rural, il mène une vie ennuyeuse et pénible, répétitive, chaque jour ouvrable, il parcourt à pied 30 km sur les chemins caillouteux pour distribuer les bonnes nouvelles et les mauvaises. Pour rompre avec la monotonie de son quotidien, Cheval rêvasse, son esprit vagabonde et se laisse aller à imaginer un palais fantasmagorique qui serait aussi sa dernière demeure. La conception de ce palais dure douze ans. En fait, pendant tout ce temps, Cheval ne sait pas comment s’y prendre pour le construire ni avec quel matériau, « Cheval, il n’a pas de technique. Pire, il craint aussi la raillerie des gens, il doit la vaincre avant de réaliser son rêve. Tout se passe alors dans ses hémisphères. Puis un jour, au cours d’une de ses tournées, il trébuche sur une pierre de forme singulière qui se révèle alors à lui. Il emporte cette pierre et la contemple le soir: « c’est une pierre molasse, travaillée par les eaux et endurcie par la force des temps, elle devient aussi dure que les cailloux. Elle présente une sculpture aussi bizarre qu’il est impossible à l’homme de l’imiter: elle représente toutes espèces d’animaux, toutes espèces de caricatures. Je me suis dit: puisque la nature veut faire la sculpture, moi, je ferai la maçonnerie et l’architecture». Objet trouvé, cette pierre prend place d’abord dans sa poche puis dans ses rêvasseries et elle commence à exister en lui comme un être vivant. Elle fantasme. Son image se multiplie, s’organise, se structure, compose des réseaux, s’architectonise dans son esprit. Elle noue des relations intimes avec son palais imaginaire déjà présent. Cette pierre est bien le lien qui unit son réel à sa fiction. Le palais existe enfin, il va falloir le construire maintenant. Alors il se met à chercher, à discerner les pierres les plus étranges dans le chaos indescriptible du lit des torrents et des rivières et chaque jour à ses moments de loisirs, pendant plus de trente ans, avec sa brouette, il les entasse chez lui. Aidé d’une truelle et de ciment, il les assemble, les empile, les colle ensemble, les réunit en un palais de 26 sur 14 mètres et d’une hauteur de 10 mètres. Et chaque jour qui passe dans la solitude, unique réponse à la raillerie de son entourage, voit sa construction changer, grandir, se modifier sans cesse, partir dans diverses directions. Seule la mort le délivre de cette volonté de rassembler et de définir de nouvelles solidarités spatiales entre des matériaux qui étaient épars dans le chaos. J’observe alors plus précisément, les parages où j’ai trouvé ces galets et j’aperçois un bois flotté très coloré avec des inscriptions qui m’interpellent pour cette raison. Je le ramasse. Plus tard le contemplant, je trouve une inscription « Correard Méduse » au fer rouge. Des mots clé. Une rapide recherche parle web m’entraîne vers le radeau de la Méduse. Et si c’étaient des restes des marins du radeau de la Méduse. En cet endroit si magique, aux courants forts et énigmatiques, ce n’était pas impossible, après tant d’années, ces gens ayant péri près de Saint Louis au Sénégal. Je situe bien cet endroit, car mes parents et ma sœur y ont séjourné de nombreuses années.

J’ai passé pendant plusieurs années de vacances chez ma sœur qui habitait alors à cent mètres du Louvre. Je m’y rendais tous les jours, c’était gratuit, désert. Avec mon frère, nous jouions même à cache-cache dans les salles, les gardiens d’alors dormant la plupart du temps. J’ai longuement observé ce tableau à plusieurs reprises. Me fascinait-il inconsciemment déjà à l’époque? En tout cas il en reste aujourd’hui une présence dans ma mémoire. Vous souvenez vous de ce tableau de Géricault et de son histoire? Cette œuvre évoque le naufrage du bateau la Méduse, coulé le 2 juillet 1816. Cent cinquante rescapés se sont entassés sur un radeau (150, c’est le bon chiffre, il ne faut pas écouter les autres, à bord duquel ils devaient dériver vingt-sept jours avant d’êtres sauvés par un autre navire de l’expédition, l’Argus, qui ne recueillit que quinze survivants) sur les cent cinquante. Il me fût difficile de retrouver ce nombre exact de passagers, aucun chiffre au travers des nombreux documents ne concordait, mais, ce nombre m’était essentiel. Connaître aussi l’histoire de ce radeau. Tous les écrits rapportaient uniquement la présence d’hommes sur ce radeau. Puis un jour, je trouvais fortuitement sur Internet ce message publicitaire de Télé Magazine No. 2403 (24-30 nov. 2001) « Mylène Farmer – Méduse en son radeau. C’est le grand retour de Mylène Farmer avec la sortie d’un album best of « Les Mots ». Comme à l’accoutumée, la reine a soigné le cadeau. (.) , mais le choc, c’est la sortie d’un duo surprenant, Les Mots (Polydor), avec le chanteur Seal (chanteur noir anglais, auteur du succès Kiss from a rose, en 1994), et surtout les retrouvailles avec Laurent Boutonnat pour la réalisation du clip, régulièrement diffusé sur M6 et MCM. Ce dernier, magnifiquement filmé, pourrait constituer une variation libre autour de la célèbre toile de Géricault, Le radeau de la Méduse, avec Mylène et Seal comme rescapés du naufrage. La mer a été reconstituée en studio dans une immense piscine, avec toute une machinerie pour les vagues, la pluie, les éclairs. Près de cinquante techniciens étaient sur le plateau. Dans ce clip, on entre dans un monde onirique, avec l’Océan comme métaphore de la vie : de la tourmente à la plénitude, du danger à la sérénité. »Caroline Bee Mylène Farmer n’était pas directement en rapport avec mon questionnement, mais cela m’interrogea et me permit d’aller de l’avant. Y avait-il une femme sur ce radeau? Une seule femme et j’aurais été sauvé. Je savais que des survivants avaient écrit un livre sur cette mésaventure. J’ai recherché ce livre et j’ai alors eu connaissance du nombre exact de passager et surtout de la présence d’une unique femme à bord, une cantinière avec son mari. Cent trente-cinq passagers disparurent donc dans la mer dont une femme. La fin de la cantinière fût on ne peut plus terrible, elle fût culbutée pas dessus bord agonisante, mais encore vivante, « cette femme, cette Française à qui des militaires, des Français donnaient la mer pour tombereau s’était associée vingt ans aux glorieuses fatigues de nos armées; pendant vingt ans, elle avait porté aux braves sur les champs de bataille, ou de nécessaires secours, ou de douces consolations. Et elle, c’est au milieu des siens, c’est par les mains des siens. ! » Et tout cela sous prétexte qu’il ne restait plus assez de vin pour tout le monde! De ce vin qui énivre.

Ce livre, racontant l’histoire du naufrage de La Méduse, relate qu’une humanité civilisée peut s’anéantir en quelques heures pour commettre les pires euthanasies et se mettre à pratiquer l’anthropophagie. Ce n’est pas par ces aspects que le naufrage provoque en 1816 un scandale, il dénonce en fait la négligence de l’administration qui a laissé un marin inexpérimenté piloter le navire. Un chirurgien et un docteur géographe au chômage, rescapés du radeau ont raconté leur aventure et les scènes d’anthropophagie sordides qui eurent lieu à bord du radeau. Géricault présente Le Radeau de la Méduse au Salon de 1819, sous le titre « Scène de naufrage » et provoque de nouveau le scandale en raison de son sujet polémique. Le Radeau de la Méduse fut acquis par l’administration française en 1824 comme témoignage de son incurie et il est conservé au Louvre. Entre temps, le tableau fût exposé comme une bête de cirque, « sous un chapiteau » itinérant, selon Monvoisin, en France et en Angleterre.

L’autre question que je me suis posée, c’est de savoir pourquoi ces restes étaient pétrifiés. La pétrification est le principe inverse de la création de la vie à partir du minéral. J’ai procédé alors à des recherches dans un premier temps dans la mythologie grecque. Poséidon, dieu de la mer, avait quatre filles, trois immortelles Euryale, Sténo et Dactylo qui incarnaient l’une la perversion sexuelle, l’autre la perversion sociale et Dactylo la perversion administrative. De là à en induire le rôle d’une sténodactylo, il n’y a qu’un pas. La quatrième Méduse, mortelle, incarnait la perversion spirituelle. Lorsqu’elle fut tuée par Persée, de son sang s’échappa Pégase, le cheval ailé, allégorie de l’âme immortelle et symbole de l’inspiration poétique.

J’ai relu plusieurs bibliographies de Géricault, divagantes et divergentes. Certaines lui prêtaient trois amours, dont un célèbre peintre qu’il aurait représenté sur le tableau (Eugène Delacroix). Je n’en retiens que deux la peinture et les chevaux. Il avait la passion du cheval. C’est pendant un exercice de cheval que Géricault, à trente quatre ans rencontra une mort foudroyante. Du cheval à Pégase, le trajet est court. Mon imagination fit un bond. Ce radeau de la Méduse, le tableau du Radeau de la Méduse, n’avaient-ils pas une fin tragique? Soit pour ceux qui étaient à bord, soit pour celui qui l’avait créé.

Pour passer l’après-midi je décidais de monter vers les pierres pouquelées. Les pierres pouquelées, ce sont les pierres qui défient le temps, éternelles. C’est une allée couverte néolithique construite au sommet d’une colline recouverte de landes. Selon les saisons, les couleurs de la lande peuvent varier en raison de la flore ou s’entremêlent ajoncs aux fleurs jaunes, bruyères mauves ou rouillées, fougères vertes ou rousses. Par endroits on voit de petites pelouses de sédum d’Angleterre et de dactyle nain qui mettent en relief la scille d’automne ou la romulée. Il y a aussi les carottes à gomme et le silène maritime. Les vues sur la baie et le cap y sont magnifiques. Il faut savoir que la presqu’île dans son ensemble est un pays de légendes. D’anciens rites païens ou druidiques y pratiquaient le sacrifice d’hommes et d’animaux et ont laissé de nombreux vestiges de pierres levées et de monuments mégalithiques. Ce jour-là, j’ai enfin compris pourquoi cette allée couverte légèrement sinueuse avait été construite. Elle est aujourd’hui partiellement effondrée. J’avais pourtant cherché longuement dans les brochures une explication sans trouver de réponse. Ces roches ne venaient pas de cet endroit, elles avaient été amenées ici autrefois. Ce jour-là, je recherchais alors un échantillon de ce monument et le gel avait éclaté un morceau de roche et je ramassais cet éclat et le mis dans ma poche comme Picasso faisait avec tout un tas d’objets.

Picasso c’est un être qui sans cesse récupère, collectionne. Du fouillis, il en ramasse toujours, le fourre dans ses poches, le ramène et l’entasse dans ses ateliers. œil de lynx, visionnaire, les images s’amassent pareillement en lui. De plus, il retravaille souvent les mêmes thèmes, tel celui de la chèvre, chèvre, un animal grave avec sa barbe, une réminiscence dans son œuvre, qu’il maîtrise déjà par le dessin et la peinture. Il est aussi imprégné par sa pratique des principes du collage cubiste sur une surface plane. La guerre finie, le bonheur d’une nouvelle famille et la proximité de la Méditerranée engendrent un contexte respirant la joie de vivre, tout en vivant une jeunesse inaltérable où tous les jeux sont permis, dit-il. En créant mentalement cette œuvre, Picasso va opérer dans un premier temps des associations d’idées: une feuille de palmier représente pour lui une échine, un panier d’osier un ventre plein, des morceaux de bois des pattes. Ces objets du quotidien de son atelier font partie d’un rébus qu’il faut déchiffrer dans un jeu avec ces choses rebutées. Dans un premier temps, le déplacement d’un de ces éléments dans un autre contexte est un acte résolument créatif et récréatif. Puis il rassemble dans l’esprit ces matériaux hétéroclites, leur fait perdre leur signification première et les métamorphose en autre chose. « Si l’on sait exactement ce qu’on va faire, à quoi bon le faire dit-il. Alors lui apparaît une chèvre qu’il réalise ensuite par collage dans l’espace en trois dimensions. Picasso a dit : « Je peins une chèvre qui ressemble plus à une chèvre qu’une vraie chèvre ». Son point de vue était que l’art devait transcender la réalité pour transporter l’observateur. A la diversité des matériaux assemblés, s’ajoute le travail final de Picasso avec le plâtre qui donne à la pièce son unité de matière.

En cherchant ce caillou, je vois tout à coup une petite touffe de joncs, cette plante que l’on trouve dans les endroits marécageux. Intrigué, j’observe encore et je vois de l’eau, un filet d’eau. C’est extraordinaire car nous sommes au sommet de la colline dans la lande, endroit plutôt sec. Il y a donc une source ici plus ou moins tarie aujourd’hui qui pourrait expliquer la raison de l’érection de cette allée couverte sinueuse. En des temps reculés, cette source a été probablement l’objet de protection et de vénération.

Du haut de cet ensemble culminant à 136 mètres, se déploie une vue magnifique et grandiose sur l’anse de Vauville qui s’étend du Cap du Nez de Jobourg au Cap de Flamanville. Sur la colline voisine, nous apercevons le prieuré de Vauville, une histoire d’amour. Un jour, une jeune fille fut contrainte par son père d’épouser un seigneur qui la désirait d’amour. L’hôtel de leurs noces fût fatal. Elle s’empoisonna. Le seigneur s’enfuit désespéré et erra tant et trop qu’il fût retrouvé presque mort par des moines qui le sauvèrent. Au sortir de cette étrange nuit, il forma le dessein de rentrer dans les ordres. Le père abbé lui donna pour mission d’aller avec d’autres moines fonder un nouveau monastère. Ils prirent la mer et essuyèrent maintes tempêtes, la dernière les échoua sur ce rivage au pied de ces collines. Ils construisirent une chapelle et les premiers bâtiments du prieuré. Puis, un jour parmi les habitants qui venaient prier, il aperçut une jeune fille qui ressemblait à son premier amour perdu. Il l’épousa, eut un enfant avec elle. Lors de l’accouchement, elle décéda. L’homme s’enfuit alors de nouveau pour évangéliser les païens. C’est comme une histoire qui se répète, sans fin, mais toujours différente. Ensuite, le monastère fut détruit par une horde de Vikings et en 1160, Richard de Vauville entreprit de le reconstruire. Il l’appela alors Saint Hermel.

Pendant cette ascension vers les pierres pouquelées, je me suis forgé des certitudes. Dorénavant, il me faudrait retrouver d’autres restes des passagers de La Méduse. J’ai alors arpenté pendant des jours au fil des années les milliards de tonnes de galets et de sable de la plage afin de retrouver les fragments d’autres disparus. La mer m’a aidé chaque jour un peu plus. Près de 200 fragments des corps ont été ainsi rassemblés ainsi que des résidus de cordages qui avaient servi à amarrer le radeau aux canots de sauvetage lors du naufrage de la Méduse. La mer m’a rendu ce qu’elle avait pris autrefois à d’autres, la peine est toujours récompensée. (à suivre)