Nous-Eux: les plateaux pour Eux

J’ai trouvé dans cette idée de peindre (sur et dans) les plateaux alvéolés pour 30 œufs le prolongement et le composant essentiel de mon art du portrait. Peindre sur une surface plane était devenu ennuyeux. Je voulais éprouver une nouvelle aventure picturale. C’est ainsi que je suis allé sur des terres inexploitées, par monts et par vaux.

Je peins des personnages connus. En fait, je manipule et fabrique une représentation (ou une évocation, à la manière d’une icône, une impression) d’une personne connue dont je sais, sans aucun doute, qu’elle est présente dans la mémoire visuelle de mes voyeurs. J’ai besoin de cette mémoire de mes voyeurs pour mon accomplissement. Je veux provoquer et convier cette mémoire à un festin d’Eux.

Pour créer la lumière, j’utilise le blanc et le gris des plateaux alvéolés, des couleurs primaires aussi (rouge, bleu et jaune), et leurs complémentaires (orange, violet et vert), des mélanges élémentaires. Pour créer et représenter les ombres des visages, j’utilise le noir. Je joue avec les ombres, les couleurs et les points de vue pour créer une sorte d’enchantement.

Les plateaux alvéolés pour œufs se comportent comme un miroir que j’appelle le miroir d’Eux, des Uns et des Autres, dans le texte, en abrégé, le miroir d’Eux.

Le miroir d’Eux, lorsqu’il est solitaire, laissé-pour-compte, est une surface immobile, paisible, dormante. Mais le miroir d’Eux est un miroir virtuel. Il porte en lui une autre destinée sous forme d’une infinité de points de vue dont un seul point de vue est le mien.

Ainsi, le miroir d’Eux est une œuvre aux aguets. Le miroir d’Eux a la capacité d’être ondoyant et de s’animer lors des déplacements du voyeur. Le miroir d’Eux attend une présence, le voyeur, sa proie. Seul un être vivant en marche peut mettre en mouvement le miroir d’Eux, l’exciter, éveiller la mobilité et la vie que le miroir d’Eux porte en lui. Le miroir d’Eux est à l’image de l’univers qui n’existerait pas sans présence. L’univers est aussi un miroir virtuel.

Et au fur et à mesure que le voyeur se déplace, sa trajectoire tourmente le miroir d’Eux. Les cavités et les bosses, le concave et le convexe, la lumière et l’ombre, les couleurs et le noir, combinées au regard et aux points de vue du voyeur, créent des reflets mouvants à la surface mouvementée des miroirs d’Eux.

Le miroir d’Eux est pour les voyeurs à priori un monde inédit, étrange qui fascine. La vue d’un visage dans un autre contexte va raviver leur souvenir. Pour les voyeurs, je peins et je projette des êtres qu’ils connaissent mais dans un univers insolite qui n’est pas le leur ou pas encore le leur. Et comme par enchantement, parce qu’il est reflétant, c’est le miroir d’Eux qui va ressusciter l’image ou l’idée que les voyeurs conservent inconsciemment en Eux de ce personnage. Des souvenirs ou des acquis vacants concernant ce personnage. Moment fatidique qui va créer l’enchantement, un instant fugace et magique d’exception soutenu, une sorte de vertige intense, voir du déjà vu sortant d’un abime, du connu durant un instant.

Ainsi, au détour du parcours, un personnage apparaît, d’une manière éphémère puis disparaît tel un fugitif. Le miroir d’Eux est un spectacle inattendu où les visages se composent et se décomposent sous les yeux du voyeur. Le voyeur essaie de capter cette empreinte évanescente d’un visage, les contours et les formes du visage se contorsionnent et se corrompent dans l’espace du Miroir d’Eux. C’est un monde qui déroute contraignant à des reculades, des retournements pour apercevoir qui est portraituré. Ce faisant, le voyeur s’adapte et ressuscite des visages enfouis au plus profond de son être (des laissés pour compte).

Le miroir d’Eux est aussi un jeu récréatif qui consiste à retrouver mon point de vue. Le voyeur recherche des coïncidences entre ma représentation et mon point de vue et ceux qu’ils ont en eux. En fait, ma peinture est le miroir de l’image que mes voyeurs conservent en Eux.

Il s’agit bien du miroir d’Eux, des Uns et des Autres.